13h20 – Embarquement, Charles de Gaulle
Anna Lee boucle la ceinture de son siège, 18C, couloir. Bottes en cuir noires, jupe plissée grise, pull à col roulé noir. Mission pour Le Monde : reportage « Femmes et aviation ». Vol Air France AF348, Paris-Montréal. Elle doit interviewer la copilote, seule femme de l’équipage.
Ambiance normale. Familles, hommes d’affaires, un groupe d’étudiantes canadiennes en voyage scolaire. 180 passagers.
14h05 – Décollage
L’A350 monte, perce les nuages. Anna sort son carnet. Elle note : odeur de kérosène, bip du chariot, bébé qui pleure rang 27.
15h40 – Basculement au-dessus de l’Atlantique
Quatre hommes se lèvent en même temps. Rangées 10, 11, 30, 31. Vestes épaisses malgré la clim. Ils sortent des pistolets-mitrailleurs miniatures, sortis d’on ne sait où.
« Ceci est un détournement ! Tout le monde assis ! Mains sur la tête ! »
Le chef, la quarantaine, accent d’Europe de l’Est : « On veut parler au sol. Sinon, on vide le chargeur. »
La porte du cockpit reste fermée. Le commandant négocie par radio. 20 minutes de tension. L’odeur de sueur monte dans la cabine.
16h15 – Nouveau plan
Le chef prend le micro des PNC : « On va se poser. Les hommes sortent. Les femmes restent. C’est non négociable. »
Stupeur. Les hommes protestent, certains pleurent. Les preneurs d’otages font le tri, arme braquée. « Toi, dehors. Toi, dehors. Toi aussi. »
Anna regarde les étudiantes canadiennes. 17-18 ans. Elles tremblent. Elle serre son stylo. Respire.
17h30 – Atterrissage, Shannon, Irlande
L’A350 se pose en urgence. Les forces spéciales irlandaises encerclent la piste. Négociation éclair. Les preneurs d’otages acceptent de libérer les 92 hommes passagers + 4 PNC masculins. En échange : carburant, nourriture, et on les laisse redécoller.
Les hommes sortent, mains sur la tête, un par un. Il reste à bord : 88 femmes passagères, 6 PNC féminines, 2 femmes pilotes, et les 4 preneurs d’otages.
17h55 – Ligotées aux fauteuils
Une fois la porte refermée, le ton change.
« Maintenant, vous êtes à nous. »
Ils sortent des sacs de sport : Serflex, rouleaux de scotch toilé gris, bâillons en mousse.
Ils passent rangée par rangée. Anna les voit faire. Poignets attachés aux accoudoirs avec des Serflex. Chevilles serrées aux pieds du siège devant. Bâillon : bloc de mousse enfoncé dans la bouche, maintenu par trois tours de scotch qui prennent la nuque et les joues.
Quand c’est son tour, 18C, Anna ne résiste pas. Résister, c’est une balle. Le Serflex mord ses poignets contre l’accoudoir cuir. Ses bottes sont sanglées au pied du siège 17C. La jupe plissée remonte, coincée. Le pull la gratte sous la clim poussée à fond. Puis le bâillon. Goût de plastique. Le scotch arrache ses cheveux quand il fait le tour.
En 30 minutes, l’avion devient une cabine de cocons. 88 femmes, ligotées à leur fauteuil, bâillonnées. Seule la copilote, dans le cockpit, a les mains libres pour voler. Arme sur la tempe.
18h40 – Redécollage
L’A350 redécolle de Shannon. Destination inconnue. Transpondeur coupé. Les preneurs d’otages font des rondes dans l’allée. Si une femme pleure trop fort, coup de crosse sur l’accoudoir.
Anna compte. Respire par le nez. 1, 2, 3, 4. Le scotch tire sur sa peau. Les Serflex coupent la circulation. Ses doigts sont froids. À côté, en 18B, une étudiante canadienne s’évanouit. Un preneur d’otage lui met une claque pour la réveiller. « Pas le droit de crever maintenant. »
7 heures de vol
Nuit. Froid. Soif. Interdiction de parler. Interdiction de bouger. Les hôtesses, ligotées aussi, ne peuvent plus aider. L’odeur d’urine commence à monter dans la cabine. Humiliation totale.
Anna note tout dans sa tête. Accent. Tatouage sur la main du chef : scorpion. L’un boite. L’autre sent l’aftershave bas de gamme. Elle mémorise pour plus tard. Si plus tard existe.
01h25 UTC – Atterrissage tenu secret
Secousses. Piste courte, en terre. Dehors : noir total. Désert ? Mauritanie ? Tchad ? Personne ne sait.
Les preneurs d’otages détachent les femmes une par une, mais seulement pour les transférer. On coupe les Serflex des chevilles, on les laisse aux poignets. On garde les bâillons. On les fait sortir, en file, vers des camions bâchés.
Anna trébuche dans ses bottes. La jupe est déchirée. Le pull est trempé de sueur froide.
Jour 1 à Jour 4 – Hangar en tôle
88 femmes parquées dans un hangar. 50°C le jour, 15°C la nuit. Toujours ligotées, aux poignets, parfois aux chevilles pour la nuit. Bâillonnées 20h/24. On retire le bâillon 10 minutes pour manger du riz et boire de l’eau croupie.
Anna est avec la copilote et deux hôtesses. Elles se parlent avec les yeux. La copilote murmure quand un garde s’éloigne : « J’ai déclenché la balise. Avant Shannon. Ils savent qu’on a redécollé. Ils cherchent. »
Jour 5 – 03h10 – Opération
Explosion. Mur du hangar qui s’ouvre. « GIGN ! À TERRE ! »
Tirs. Flash. Les preneurs d’otages tombent en 90 secondes.
Un opérateur du GIGN coupe les Serflex d’Anna. Arrache le scotch. Elle crache le bloc de mousse, de la bave, du sang.
« Combien vous êtes ?
— 88… toutes vivantes… je crois… »
Trois semaines plus tard – Le Monde
Photo une : une rangée de sièges d’A350, vides, avec des bouts de Serflex coupés qui pendent aux accoudoirs. Titre :
« Ligotées à 30 000 pieds : 4 jours dans l’avion fantôme »
Anna raconte le clic des Serflex, le goût de la mousse, le froid de la clim sur la peau scotchée, les 7 heures de vol sans bouger, le scorpion tatoué sur la main du chef.
Dernière ligne :
« Ils ont trié les femmes pour faire peur au monde. Ils nous ont ligotées aux fauteuils pour qu’on ne soit que du bétail. Ils ont oublié qu’un avion, c’est une boîte noire. Et qu’une journaliste bâillonnée, quand on lui enlève la mousse, elle donne le cap, la vitesse, et le tatouage. Le GIGN a fait le reste. »
Anna : Détournement du vol AF348 – Otages à 30 000 pieds
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