Reportage qui vire au cauchemar, Méditerranée orientale
Jour 1 – 18h40, au large de Chypre
Anna Lee ajuste ses bottes de pont marron, remonte sa jupe en jean, tire sur son pull marin. Elle est en reportage pour Geo sur le « MSC Sirena », croisière thématique « Femmes de la Méditerranée ». 2000 passagers, 1200 femmes. Conférences, ateliers, détente.
Le soleil se couche. Cocktail sur le pont 12. Anna interviewe la capitaine, première femme grecque à commander un paquebot. Ambiance vin blanc, rires, mer d’huile.
Jour 1 – 22h15, alarme
Sirène. Lumières rouges. Le commandant de bord annonce : « Passagers, regagnez vos cabines. Exercice de sécurité. »
Ce n’est pas un exercice. Sur le radar, trois skiffs rapides. Pavillon noir. Kalachnikovs.
Jour 1 – 22h43, abordage
Grappins. Cordes. 20 hommes montent à bord comme des ombres. Coups de feu en l’air. Panique.
« À terre ! À terre ! »
Ils séparent. « Hommes à bâbord ! Femmes à tribord ! »
Les familles hurlent. Les maris sont frappés, parqués dans le théâtre. Les femmes, 1200, sont poussées vers la piscine du pont 14.
Anna est au milieu. Elle a son téléphone. Elle lance l’enregistrement audio et le glisse dans son pull avant qu’on le lui arrache.
Jour 1 – 23h30, tri sur le pont
Le chef des pirates, grand, cicatrice en travers du visage, parle anglais :
« On prend les femmes. Les hommes, vous restez. Si vous suivez, on coule le bateau. »
Ils vident deux canots de sauvetage. Pas pour évacuer. Pour charger. Ils prennent 180 femmes. Les plus jeunes, les plus fortes, celles qui peuvent « travailler ». Anna est prise. « La journaliste. Bonne valeur. »
Jour 1 – 23h50, ligotées et bâillonnées
Dans les canots, sous la menace, on les attache. Serflex aux poignets, dans le dos. Chevilles serrées aussi. Bâillon : chiffon imbibé de gasoil enfoncé dans la bouche, scotch toilé gris qui fait trois tours autour de la tête. Anna étouffe. Goût de pétrole, yeux qui pleurent.
Elles sont 180, entassées, ligotées, bâillonnées, au fond de deux canots de sauvetage. Les canots sont treuillés vers un vieux cargo rouillé qui attendait à 2 milles. MV Al-Salam, pavillon fantôme.
Jour 2 à Jour 4 – Cale du cargo
3 jours de mer. Cale sans hublot. 45°C. Elles restent ligotées 20h/24. On coupe les Serflex aux chevilles 2 fois par jour pour les faire marcher jusqu’à un seau. On garde les mains liées et le bâillon. On le retire 5 minutes pour un bol de riz et un gobelet d’eau.
Anna a les poignets en sang. Les bottes sont pleines d’eau de mer. La jupe est raide de sel. Le pull sent le gasoil. La nuit, elles dorment à même l’acier, attachées les unes aux autres par une corde qui passe dans tous les Serflex. Si une bouge, toutes ont mal.
Jour 5 – L’île
Le cargo jette l’ancre. Îlot rocheux, perdu entre Somalie et Socotra. Pas sur les cartes. Ancienne base de pêche abandonnée. Murs en parpaings, toit en tôle.
On les débarque. Toujours ligotées, bâillonnées. On les met dans un dortoir. Paillasses au sol. 180 femmes.
Nouveau régime : travail. Elles doivent trier du poisson, réparer des filets, emballer du khat. 14h par jour. Toujours les mains attachées devant avec de la corde, jamais libres. Bâillon retiré seulement pour manger, sous surveillance. La nuit, on les rattache aux poteaux du dortoir. Chevilles + poignets + bâillon neuf.
Anna tient un journal mental. Jour 7 : Fatima a fait une infection aux poignets. Jour 12 : ils ont amené 3 autres femmes. Jour 18 : un garde s’appelle Idriss, tatouage d’ancre. Jour 24 : bateau de ravitaillement, tous les 10 jours.
Jour 30 – 02h10, libération
Bruit de pales. Fort. Hélicoptères. Explosions. « MARINE NATIONALE ! À TERRE ! »
Commandos marine français + forces spéciales chypriotes. L’audio du téléphone d’Anna, envoyé automatiquement au cloud dès qu’elle a eu une barre de réseau pendant 8 secondes au large de Chypre, a donné la position GPS du cargo. 30 jours pour monter l’opération.
Tirs courts. Les pirates se rendent ou meurent.
Un commando coupe les cordes d’Anna. Arrache le scotch. Elle crache le chiffon, du sang, de la salive. 30 jours avec un goût de gasoil dans la bouche.
« Combien vous êtes ?
— 183… on est 183… »
Jour 31 – Porte-hélicoptères Mistral, Méditerranée
Douches, soins, eau propre. Anna a perdu 8 kilos. Marques profondes aux poignets et aux chevilles. Lèvres coupées par le scotch. Mais vivante.
Le commandant lui rend son téléphone. « Il a parlé pour vous. »
Deux mois plus tard – Geo
Photo une : 183 paires de chaussures alignées sur le pont du Mistral. Sandales, talons, bottes, dont les bottes marron d’Anna, couvertes de sel. Titre :
« Ligotées, bâillonnées 30 jours : nous, les femmes du Sirena »
Anna raconte le clic des Serflex dans le canot, le goût du gasoil, les 30 nuits attachée au poteau, Idriss et son ancre, le bruit des pales qui veut dire liberté.
Dernière ligne :
« Ils nous ont volées à la mer pour nous faire taire. Ils nous ont ligotées pour qu’on ne soit que des mains. Ils ont oublié qu’une journaliste, même avec un chiffon dans la bouche, elle écoute. Et qu’un téléphone dans un pull, ça parle quand même. 183 femmes sont rentrées. L’île est vide. L’histoire, non. »
Anna : Pirates du golfe d’Aden – 30 jours dans l’île
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