5h45 – Chantier de la ZAC des Ardoines, Vitry-sur-Seine
Anna Lee passe le portail en tôle. Casque jaune sur la tête, bottes de chantier noires boueuses, jupe en jean épais, pull noir à col roulé sous sa veste de sécurité. Pas réglementaire, mais elle n’est pas ouvrière. Elle est journaliste pour Le Parisien.
Sujet : « Les malfaçons du gros œuvre ». Trois immeubles livrés avec des fondations fissurées. Un lanceur d’alerte, Yacine, chef de chantier, lui a dit : « Viens à 6h. Avant l’équipe. Je te montre les ferraillages oubliés dans la fosse d’ascenseur. »
5h58 – La fosse
Le chantier est un champ de boue après trois jours de pluie. Au centre : une excavation de 8 mètres de profondeur pour le futur parking. Le fond est une soupe de terre, d’eau et de béton liquide. Une fosse à boue de chantier. Les grues l’appellent « la mélasse ». Tu tombes dedans, t’es aspiré jusqu’aux fondations.
Yacine n’est pas là. Deux types en gilets orange si. Pas de casque. Pas de badge.
« Anna Lee ? »
Elle recule. Bottes qui s’enfoncent de 5 cm. « Où est Yacine ? »
« Yacine, il s’est tu. Toi aussi tu vas te taire. »
6h02 – Ligotée
Ils la chopent. Un coup derrière les genoux. Elle tombe. Serflex blancs, épais, aux poignets dans le dos. Serflex aux chevilles. Un chiffon gras, goût de gasoil, enfoncé dans la bouche. Rouleau de scotch orange de chantier, quatre tours autour de la tête. Bâillonnée. Serré à lui scier les joues.
« Le promoteur veut pas d’article. Le promoteur veut du béton sur ses problèmes. »
Ils la traînent vers le bord de la fosse. La jupe en jean se déchire sur un fer à béton. Les bottes raclent la boue.
6h05 – Jetée
Ils ne la poussent pas. Ils la lâchent. Comme un sac.
FLOMP. Pas d’éclaboussure. La boue de chantier est trop épaisse. Elle s’ouvre, l’engloutit jusqu’aux hanches d’un coup. Froid. Lourde. La boue sent le ciment, le fer, la pluie.
Anna se débat une seconde : erreur. Elle descend d’un coup au niveau de la poitrine. Les bottes sont déjà pleines, deux blocs de béton. La jupe se gorge de boue, pèse 10 kilos. Le pull colle, l’empêche de bouger les bras.
Ils la regardent. L’un filme avec son téléphone. « Pour le patron. Preuve que c’est réglé. »
Puis ils partent. Laissent la grue, la boue, et Anna.
6h15 – Seule dans la fosse
La boue monte encore. Clavicules. Cou. Elle bascule la tête en arrière à fond, casque coincé contre la nuque. Le bâillon est sous la surface. Elle boit de la boue à chaque inspiration par le nez. Goût de chantier, de rouille, de mort.
De la bouche jusqu’au cou, elle est prise. Il reste son nez, ses yeux, son casque jaune qui flotte comme une bouée ridicule.
Elle pense à Yacine. Ils l’ont eu aussi ? Elle pense à son dictaphone, dans la poche de la jupe. Sous 1m50 de boue maintenant.
6h28 – Le grutier
« Oh putain ! »
Marco, 51 ans, grutier. Il arrive pour son poste. Il voit le casque jaune qui dépasse de la mélasse. Il court au bord. « Madame ! Bougez pas ! »
Il sait. Sur les chantiers, la boue tue. Il choppe une élingue de 10 mètres dans sa cabine, la balance. Elle tombe à 2 mètres d’Anna. Elle ne peut pas l’attraper. Mains dans le dos, visage à moitié mangé.
Marco gueule dans sa radio : « Accident ! Fosse B ! Femme ensevelie ! Ligotée ! Appelez les pompiers, vite ! »
6h35 – GRIMP et la pelleteuse
Sirènes. Le GRIMP de Créteil. Ils ne peuvent pas descendre. Un homme à pied coule direct.
Le chef d’équipe prend une décision : « On sort la 20 tonnes. »
La pelleteuse avance, godet baissé. Un pompier se vache au godet avec une sangle. La machine tend le bras au-dessus de la fosse. Le pompier se couche sur le godet, arrive au-dessus d’Anna alors que la boue lui lèche les narines.
Couteau. Il tranche le scotch. Arrache le chiffon. Anna vomit un demi-litre de boue grise. Elle hurle, sans son. Juste de l’air.
Il passe une sangle sous ses aisselles, à l’aveugle. Clippe au godet. « Lève doucement, Joël ! »
La pelleteuse lève. La boue résiste. Ventouse de 300 kilos. La jupe explose. Les bottes restent au fond. Le bruit quand elle sort : SHLOOOORP, comme un chantier qui accouche.
Anna est posée sur la terre ferme. Statue de boue de la tête aux pieds. Seul le casque est encore jaune.
9h00 – Hôpital du Kremlin-Bicêtre
Douche industrielle pendant 1 heure. L’équipe soignante gratte le ciment pris dans ses cheveux. Perf, antibiotiques. Brûlures chimiques aux poignets, aux chevilles. Le scotch a arraché la peau.
Un OPJ entre : « On les a eus. Les deux faux ouvriers. Et on a leur téléphone. La vidéo de vous dans la fosse… c’est la preuve. Le promoteur est en garde à vue. Yacine va bien. Il est planqué. »
Trois jours plus tard – Le Parisien
Photo une : un casque jaune, seul, posé au bord de la fosse à boue, avec une botte qui dépasse au loin. Titre :
« Ligotée, bâillonnée, jetée dans la fosse : ils voulaient couler l’enquête dans le béton »
Anna raconte le FLOMP, le goût de gasoil, Marco et son élingue, la pelleteuse qui l’a accouchée de la boue.
Dernière ligne :
« Ils m’ont jetée dans la fosse pour que le chantier m’avale. Ils ont oublié qu’un chantier, ça laisse des traces. De la boue, des témoins, et des vidéos. Ils voulaient couler l’article. L’article est sorti. Et leurs fondations, elles, sont toujours fissurées. »
Anna : Piégée dans la boue du chantier – Reportage qui vire au cauchemar
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